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Le Compositeur


This is a short story that I wrote when I was 16. It won the Prix du Jeune Ecrivain 1993, which was organised by Le Monde. It looks like I’ve always had trouble getting tenses to match up in any story I’ve ever written – but I must say, apart from that, it’s still a pretty good story.


 

J’ai attendu longtemps avant d’avoir un appartement dans la Tour de la Musique. Enfin, ce n’est pas vraiment un appartement — c’est une chambre au deuxième sous-sol de la Tour avec salle de bains commune à tout l’étage. J’étais sur une liste d’attente depuis des années quand un jour une secrétaire à la voix pincée m’a dit qu’après la mort d’un jeune compositeur tuberculeux un appartement s’était libéré, classe IIIc des appartements de faveur, ce qui veut dire que, malgré le fait que je n’ai rien écrit de ma vie, le Ministère veut bien me laisser une place à condition que j’aie l’air de travailler. On n’attend rien de gens comme moi, personne n’a jamais cru que je pouvais écrire. J’ai emménagé il y a trois ans.

 

Je ne parle pas beaucoup aux autres. Il y a des rats et des cafards, et les autres compositeurs volent les ampoules. Je n’ai pas d’eau courante et je n’ai pas de notes non plus. Pour en trouver, je dois descendre six étages à pied (l’ascenseur de notre aile, aussi loin que je m’en souvienne, n’a marché que deux fois, et jamais je n’y suis monté). Je prends mon seau et je dois faire des aller et retour pendant toute une journée pour remplir ma baignoire qui me sert comme réservoir à notes vivantes. Je dois descendre des marches couvertes de moisi pour aller au dernier des derniers sous-sols, traverser des couloirs noirs et humides, marcher dans des flaques de vieilles notes croupies, aiguës et au son horrible. On dirait qu’on les torture. Elles crient et poissent en agonisant quand on leur marche dessus. Les pires sont des vieilles notes qui se tiennent en plein milieu du deuxième couloir. Pour les éviter, il faut monter et avancer en glissant ses pieds centimètre par centimètre sur les plinthes des deux côtés, ce qui est possible à l’aller quand le seau est vide, mais pas au retour, où il faut faire attention à ne pas renverser les notes, sinon on est pénalisé sur la nourriture. A chaque fois que je marche dessus, je ne peux m’empêcher de fermer les yeux et de frissonner. Hier encore, j’ai passé toute la nuit à repêcher les notes brisées ou mutantes (Dieu seul sait ce qui se passe dans le grand marais du dernier sous-sol, où il y a aussi des plantes avec des yeux et des animaux paralysés) que je n’avais pas vues en triant ; il faut les enlever sinon elles se reproduisent avec les autres et bientôt elles deviennent dangereuses. Je me rappelle un compositeur qu’on avait retrouvé mort dans sa baignoire, avec du sang sur tous les murs. Après que tous les autres étaient partis, emportant avec eux ses couvertures et son papier et la bougie qui lui restaient, j’étais entré dans sa chambre. Il était à genoux, la tête encore plongée dans l’eau rouge, et des notes bougeaient doucement sous la surface. On lui avait enlevé ses chaussures. J’avais froid et j’ai pris ses gants. J’ai dû repêcher une de ses mains.

 

Il faut être très prudent avec les notes, surtout quand il a plu la nuit d’avant et que toutes les eaux acides des alentours se sont déversées dans le bassin ; alors elles prennent des formes bizarres, elles ont des mouvements étranges et brusques. Une fois, une m’a mordu, ma main a enflé et est devenue bleue, et pendant plusieurs jours tout ce que j’ai vu se passait au ralenti et je n’entendais rien. Quelquefois, il y a tellement de notes étranges que je n’en ai plus assez pour écrire — ou plutôt essayer d’écrire — et le seul moyen est alors de redescendre en chercher si je n’ai pas dépassé mon quota hebdomadaire. Les premiers mois, j’étais pris d’une frénésie d’écriture qui ne menait à rien, et je m’énervais et m’épuisais sur mes feuilles. Écrire devenait une obsession et à la fin de la semaine, prêt à m’effondrer, je devais passer mes nuits à réparer, recoller et remonter les notes ensemble, parce que je n’avais plus le droit d’en prendre. Maintenant, je n’ai plus autant d’illusions, je crois. J’utilise les feuilles pour beaucoup d’autres choses (emballer de la nourriture, ou pour boucher les trous du mur par où passent les rats). J’essaie de ne plus trop brûler mes bougies parce que c’est avec elles que je peux acheter de la viande au compositeur du troisième sous-sol qui sert d’indicateur à l’inspecteur du Ministère. Certains compositeurs écrivent trop et après ils n’ont plus de bougies à échanger ; alors ils mangent les notes qui leur restent, qui sont souvent anormales ou difformes, et ils meurent très vite avec des convulsions. Je sais que je suis incapable d’écrire. Maintenant je vais chercher des notes pour que le compositeur du troisième me voie, c’est aussi une habitude, ça m’empêche de voir certaines choses et de penser. Je jette les notes mutantes ou blessées dans les toilettes de l’étage. C’est officiellement interdit, mais tout le monde sait que c’est le seul moyen de s’en débarrasser avant qu’elles ne contaminent une baignoire.

 

Au-dessus de nous, dans les hauteurs de la Tour, vivent les grands compositeurs, et plus haut, on ne sait pas trop où, ni comment y accéder, vivent les compositeurs morts. En la regardant, de loin, on voit comme un halo. Lorsque je suis arrivé dans la Tour, je croyais qu’en quelques mois je serais tout en haut, je serais révélé, celui dont ceux qui habitent le plus haut parleraient avec amitié et admiration. Et puis j’ai vu ma chambre avec les taches de sang du compositeur avant moi, j’ai vu les rats et j’ai aussi vu comment il fallait faire pour vivre ici et maintenant je fais juste ce que je peux pour ne pas descendre plus bas.

 

Un jour, des gens sont arrivés au troisième sous-sol, un groupe de cinq étrangers qui écrivaient seulement pour le chant. Ils ne parlèrent pas, s’installèrent et commencèrent à composer. Il y avait un incessant va-et-vient vers le bassin. Je crois même qu’ils y allaient la nuit pour voler des notes. Personne ne savait ce qu’ils faisaient. Les compositeurs ne parlent pas beaucoup : ils sont tous méfiants. Quand on leur parle, ils croient qu’on va leur voler des bougies ou des accords, et beaucoup sont prêts à dénoncer des voleurs de notes ou des compositeurs timides et exaltés qui vont parfois regarder les portes des appartements du haut. Mais personne ne dit rien cette fois-ci.

 

Un mois exactement après leur installation, un inspecteur du ministère vint les voir. Je crois qu’ils n’avaient pas compris que ce n’était qu’un simple inspecteur de routine qui écouterait à peine ce qu’ils avaient écrit. Personne ne leur avait dit. Je les ai vus monter vers la salle d’audition, en rang derrière lui, leurs portées dans les bras, et souriants. Je crois que jamais je ne retrouverai les sons que j’ai entendus à ce moment-là. Je suis resté tout le temps sans bouger. C’était indescriptible. Mais au bout d’un moment, je me suis aperçu de quelque chose que je n’ai d’abord pas compris. Ces sons n’existaient pas. Je veux dire que jamais je ne les avais entendus auparavant. Ils ressemblaient à ceux que je croyais entendre quelquefois quand je rêvais, mais c’était avant d’arriver à la Tour. L’ensemble était si merveilleux, si parfaitement divin qu’à un moment j’ai cru que je rêvais encore. J’ai été heureux pendant une seconde, mais ils ont arrêté de jouer. Je ne les ai pas entendus redescendre, je suppose qu’ils souriaient.

 

Durant la nuit, il y a eu des cris et beaucoup de bruit plus bas, je ne sais pas où exactement. Et puis durant trois jours, je n’ai plus rien entendu. Le troisième soir, j’ai demandé à un compositeur pâle et à l’air méchant s’il savait où on les avait emmenés. « Et toi, où tu vas aller, hein ? », dit-il en me regardant fixement. Puis il me frappa à l’épaule. Je tombai à genoux. « Tu crois que tu vas rester longtemps, hein? Tu crois ça, hein ? Tu vas voir, espèce de pourriture ! », et il me donna un grand coup de pied au visage. Je m’étalai sur le sol. « Tu vas voir si tu vas rester, espèce de salaud ! Espèce d’enfoiré ! » Il frappait de plus en plus fort; j’essayais de me relever, mais il me défonçait la tête avec acharnement et bientôt j’arrivai à peine à me traîner sur le sol. « Toi aussi, ils vont t’emmener, espèce d’enflure ! » Il grognait à chaque coup de pied. Il continuait à me frapper en m’insultant, avec de plus en plus de rage, et j’ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillé, il faisait nuit et je ne pouvais pas bouger. J’avais la tête pleine de sang coagulé et j’avais l’impression qu’un de mes yeux était crevé. Je gisais dans une flaque de notes et quand je voulus me relever j’ai patiné et j’en ai entendu une ou deux éclater en couinant. Alors je me suis assis et j’ai craqué.

 

Peut-être que l’un des autres les a tués dans leur sommeil et que l’inspecteur a fait semblant de ne pas voir. Un compositeur du premier, petit et au nez crochu, qui me vend des pommes de terre qu’il se procure je ne sais pas comment, m’a dit qu’à son avis on les avait relogés dans les tours du haut. C’est toujours la version officielle quand quelqu’un n’est plus là. Je ne crois pas que ça soit vrai. Je crois qu’on les a expulsés ou tués ou pire, à cause des notes. Je ne sais pas pourquoi, mais je lui ai parlé des sons étranges que je n’avais pas reconnus. Il est devenu blême, m’a demandé si j’étais fou, puis a regardé très vite des deux côtés du couloir avant de refermer la porte.

 

J’écris de la musique classique. En arrivant, mon ambition était de créer mon Narcisse, dont j’avais une idée très précise, et de le finir en quelques mois. Je croyais que j’allais être transporté par l’atmosphère fiévreuse et mystique qui était censée régner ici, du haut en bas des escaliers, dégoulinant de marche en marche et remontant en vapeur le long des ascenseurs. Arrivé dans l’appartement, j’ai recommencé et recommencé le premier acte sans jamais être satisfait. C’est là où j’ai appris les restrictions sur le papier et les crayons, et comment capturer les notes et les trier. Cela devint de plus en plus difficile d’écrire sur Narcisse alors que mon visage et mes cheveux me devenaient complètement indifférents et que je ne ressentais plus rien quand, par réflexe, je croisais mon regard dans l’eau du bassin. Ma vie était désormais centrée sur des choses qui prenaient beaucoup de temps. Tous les jours, il fallait faire très attention et écouter pour saisir les occasions, comme acheter de la viande au compositeur du dessous, ou rester dans un coin de l’escalier pour voir quel compositeur était malade, et où il habitait, pour pouvoir récupérer sa couverture quand il mourrait, ou guetter le bruit de la pluie la nuit pour savoir s’il fallait ou non aller chercher des notes le lendemain. Quelquefois, je me jette sur ma table pour écrire et je brûle toutes mes bougies à essayer de faire sortir quelque chose sur le papier, et après des nuits et des nuits sans rien écrire de bon, je me mets à pleurer parce que je suis fatigué et en colère, et puis je m’endors. Mais ça n’arrive plus très souvent.

 

Quelquefois, les compositeurs célèbres descendent pour venir nous voir. L’un d’entre nous, généralement le compositeur du troisième, joue un morceau qu’aucun d’entre nous n’a écrit. Puis les compositeurs s’approchent vers nous, parqués dans un coin de la salle d’opéra, et nous demandent si nous avons assez à manger et si tout se passe bien, mais personne ne répond. Souvent, l’un des grands compositeurs dit au ministre : « Voyez, ils sont timides », et ils éclatent de rire ; ou un autre remarque : « Ils sont bien pâles », ou : « Dites-moi, ils sentent mauvais », et le ministre répond avec un sourire entendu : « Oh, vous savez, les artistes… », et le compositeur répond : « Ah oui, oui, les artistes », et ils rient. Ensuite, il y a un buffet, mais nous n’avons pas le droit d’y toucher pour ne pas que les compositeurs nous voient nous jeter dessus alors nous le dévorons des yeux de l’autre côté de la pièce en faisant attention à ce que ça ne se remarque pas. Une fois, la cérémonie avait lieu en été et beaucoup regardaient les fenêtres et se déplaçaient autant qu’ils pouvaient pour se mettre en face du soleil. C’est à ce moment-là que je me rappelle qu’avant je voyais de loin la Tour et je me disais : « Plus tard j’habiterai ici ou je mourrai. »

 

Il y a des quotas pour la création aussi. Tout compositeur doit fournir au moins une œuvre toutes les six semaines, et un opéra tous les deux ans. Cela fait bientôt six mois que je n’ai pas touché à mon opéra, et voilà bientôt trois ans que je travaille sans rien changer à la scène 1 de l’acte I, celle où Narcisse, pour la première fois, se regarde dans un miroir. Avant je m’arrangeais pour écrire quelques lignes un jour où je n’étais pas déprimé ou trop occupé, pour avoir quelque chose à montrer à l’inspecteur; mais la situation se dégrade et je ne le fais même plus. Je ne sais plus à quel moment j’ai arrêté. Si des compositeurs ne mouraient pas régulièrement de tuberculose ou en se faisant mordre par les rats, laissant leur chambre à d’autres, cela ferait longtemps qu’on m’aurait expulsé pour mettre à flétrir à ma place un autre jeune homme pâle. Pour faire illusion, je vais chercher des crayons, je me bats avec les autres pour des rames de papier et je vais au marais, mais l’inspecteur me demande toujours: « Alors? », et moi je ne réponds déjà plus beaucoup. Je lui assure en baissant les yeux que je travaille autant que je peux et lui me répond avec un ricanement : « Travailler ? Et la grâce ? »

 

Je vais donc être expulsé bientôt. Je ne sais pas ce qui est arrivé aux étrangers. Tous les compositeurs savent que je n’en ai plus que pour quelques mois avant d’être expulsé et je sais qu’ils se demandent, comme moi je me demande parfois à propos d’eux, s’ils ne devraient pas me tuer pour récupérer mes bougies et la boîte d’allumettes que j’ai volée à quelqu’un un jour et ma couverture et mes souliers et les gants que j’ai pris au compositeur mort. J’ai aussi un album de photos que j’ai caché sous mon lit, et le livre que j’ai ramené sous mon manteau un jour de mon premier mois, une des deux seules fois où je suis sorti; je l’avais trouvé écorné et trempé dans une rue. Je l’ai séché et je l’ai lu et relu, c’est à propos d’une sorcière et de la volonté et de la vie normale.

 

Un jour, un jeune homme emménagea juste en face de chez moi. Il était jeune et portait une écharpe verte. Je l’ai beaucoup regardé parce que ses yeux brillaient, et il m’a dit « bonjour » dès qu’il m’a vu, et son sourire paraissait sincère. Peut-être que j’étais comme ça en arrivant. Je ne me rappelle plus.

 

Le lendemain, je sortis de mon appartement juste au moment où il fermait sa porte. Il me dit : « Ah, bonjour ! Vous savez où je peux trouver des notes ? » Je lui ai parlé du bassin au dernier sous-sol. « Mais je n’ai pas de seau, dit-il, personne ne m’en a donné. Vous savez où je peux en trouver? » Je lui ai dit de ne demander à personne, qu’il fallait en voler un ou que le mieux serait d’en prendre un dès qu’un compositeur mourrait. Il me regarda pendant longtemps et me demanda : « Quelqu’un est mort ici ? » Je lui dis non, pas récemment. Et puis j’ajoutai : « Désolé. » C’était la première fois que je parlais aussi longtemps avec un autre compositeur. Ensuite, je me suis entendu dire : « Je peux vous prêter le mien, si vous voulez. » Je n’arrivais pas à le croire. Prêter quoi que ce soit était incroyablement stupide. Les compositeurs volaient les ampoules et le savon de la salle de bains et surtout votre seau si vous le laissiez ne serait-ce qu’une seconde derrière vous quand vous le posiez pour fermer votre porte et y mettre votre cadenas. Son visage me sourit et il me dit : « Merci beaucoup. » J’étais encore abasourdi par ce que j’étais en train de faire quand j’allai chercher mon seau et encore plus quand je le lui tendis. Il me répéta : « Merci beaucoup » avec des yeux souriants et descendit en me demandant : « C’est par là? »

 

Je rentrai dans ma chambre et m’étendis sur mon lit, et l’angoisse m’envahit d’un coup. Je pouvais toujours aller l’attendre devant sa porte, mais il me battrait sûrement si j’essayais de récupérer mon seau. Je me disais: « Les autres compositeurs sauront que je le lui ai donné, ils vont se dire que je deviens fou ou que j’abandonne et ce soir ils viendront et gratteront à ma porte et demain on me trouvera mort. » Sans seau, un compositeur ici était un moins que rien, un impuissant qui tournait en rond et tournait autour de la porte des autres, prêt à tout pour avoir une note, même une note cassée et inutilisable, j’en avais vu certains faire des choses horribles, même si c’était pour rester toute la journée à ne pas savoir quoi en faire.

 

J’étais là sur mon lit depuis des heures à me tourner et me retourner, prêt à pleurer. Ma tête était remplie d’un bruit sourd et aigu. J’avais des sueurs froides. Et puis j’entendis taper à la porte. Le jeune homme se tenait debout dans l’encadrure de la porte. Il me tendit mon seau. Je le pris, en cherchant à voir où il l’avait percé ou si l’anse était cassée, mais il n’y avait rien. Il me sourit et me dit : « Merci beaucoup. » J’essayai de lui sourire en retour, mais je ne l’avais pas fait depuis des années et je crois que j’ai eu une espèce de rictus. Je ne savais pas si je devais lui parler ou fermer la porte. Finalement, il est parti après m’avoir souri encore une fois d’un air gêné. Je fermai ma porte avant qu’il se retourne. Je n’avais pas regardé les autres compositeurs, mais de toute façon ils ne pouvaient rien dire. Nous n’avions rien fait d’illégal.

 

Désormais, lorsque nous nous croisions, nous nous disions bonjour et une fois j’arrivai même à lui sourire. Il passait beaucoup de temps dans son appartement, mais à chaque fois que je sortais j’avais le cœur qui battait à l’idée de le rencontrer, je m’y préparais comme à une agression ; et quand quelqu’un venait d’un couloir transversal ou que j’entendais quelqu’un remonter vers moi dans les escaliers, mon rythme cardiaque s’accélérait et je me sentais rougir. Il avait les yeux verts et une bouche très rouge et fine; il avait la peau pâle, mais pas comme la mienne ou celle des autres compositeurs, ce n’était pas à cause de la maladie ou parce qu’il n’avait pas vu la lumière du soleil depuis des années, c’était une pâleur aristocratique dont je rêvais la nuit. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je pensais à lui toute la journée et la seule idée de ses cheveux, de la forme de ses yeux ou de sa peau fine et transparente suffisait à me rendre heureux. Je passais des heures à me rappeler chaque détail de son visage et de ses vêtements, je sentais sous mes doigts les contours et la douceur de son visage, et je rêvais des heures durant à ce que cela pouvait faire de toucher ses tempes, avec juste à côté son œil et ses cils, et pendant tout ce temps j’étais heureux. Je ne pensais jamais qu’il pourrait changer. Au bout d’un moment, j’avais vu tous les nouveaux compositeurs qui emménageaient d’un œil indifférent, je savais que tôt ou tard il n’y aurait plus avec eux l’exaltation qu’ils apportaient de l’extérieur, et je les voyais se refermer et devenir maussades et hargneux. Ils changeaient tous et je n’en étais ni triste, ni désespéré, ni en colère, je ne me sentais pas fautif non plus et je ne faisais rien pour l’empêcher. Mais lui, il semblait que rien de ce que faisaient les autres ne pouvait l’inquiéter, ou même qu’il le remarquait. Il souriait à tout le monde de la même manière franche et distante, quelle que soit la manière dont on le traitait. Peut-être n’étais-je qu’un autre compositeur pour lui, peut-être qu’il ne savait même pas qui j’étais et qu’il ne remarquait même pas que j’étais le seul à le regarder dans les yeux et à lui répondre. Mais rien que le fait qu’il m’adressât la parole était déjà plus que je n’espérais; et mon seul vœu était qu’il reste pour toujours ici, et que peut-être je puisse le voir quelquefois par hasard et qu’il passe devant moi. Mon lit était devenu un endroit où je voulais rester des heures, blotti au chaud, à penser à lui et souvent je m’endormais heureux écoutant le calme et en souriant intérieurement parce que j’avais passé toute la nuit à remercier Dieu, en qui je n’avais jamais cru, de l’avoir créé. Souvent je remerciai aussi le soleil et les étoiles et l’océan. Je souriais parce que je pensais à lui et qu’il ne le savait même pas.

 

Un jour, quelques semaines après son arrivée, je remontais du bassin lorsque je l’entendis m’appeler. Je me retournai, et il me demanda, avec les yeux à demi fermés, comme s’il était ébloui par le soleil : « Voulez-vous m’aider ? J’ai trouvé une note énorme et je n’arriverai jamais à la remonter seul. » La première chose à laquelle j’ai pensé était que je ne l’avais pas vu en bas. Il était impossible de ne pas voir quelqu’un qui venait chercher des notes en même temps que vous parce qu’il y avait un rapport de force qui s’instaurait au deuxième couloir, et qui déterminait ensuite les places dans les distributions de papier et de nourriture. Il s’agissait de savoir qui aurait le droit de passer en premier dans la flaque de notes. Personne ne veut entendre le bruit deux fois, alors souvent c’était là qu’éclataient les bagarres. Certains compositeurs venaient même avec des objets lourds ou coupants, en prévision d’une rencontre avec quelqu’un à qui ils devaient quelque chose. Il y avait donc, autour du bassin, beaucoup de regards et de feintes pour déterminer qui entrait avec vous dans le couloir. Il fallait bien observer et se tenir sur ses gardes et savoir quand se déplacer vers le bassin ou la porte. Une fois, j’ai jeté un compositeur plus petit dans les notes et je lui ai marché dessus pour passer.

 

Il était l’unique sujet de mes pensées depuis bientôt vingt jours, et pourtant pendant un moment je ne sus pas quoi répondre. Bien sûr ce que nous faisions n’était pas illégal, mais c’était bien assez suspect pour que l’inspecteur se rappelle soudain mon impuissance créatrice et m’expulse sans explications. Mais tout ce que j’arrivai à articuler fut « oui » et je saisis son seau pour le porter avec lui.

 

La note était la plus énorme que j’avais jamais vue. Elle remplissait tout le seau et sa queue battait parfois le bord en produisant un son très mat et très clair, un son rare que j’avais déjà entendu quelquefois. C’était une note qu’aucun de nous n’aurait pu se permettre. Si on apprenait qu’il avait trouvé une telle note, j’étais sûr qu’ils l’emmèneraient et que jamais plus je ne le reverrais. Je lui ai dit: « Vous savez, ils emmènent les gens… » Il m’a demandé où. Je lui ai dit : « Je ne sais pas, mais si vous utilisez cette note ils vont vous emmener. » Alors il m’a souri et m’a dit : « Non, non, c’est juste pour la regarder. Je ne saurais pas quoi en faire. Elle est belle… » Son dos brillait doucement. Je n’avais aucune idée d’où il avait pu la trouver.

 

Nous montâmes l’escalier sans parler. Il me regardait en souriant de temps en temps, mais je n’osais pas faire autre chose que de fixer les marches. J’entendis du bruit, et le compositeur du troisième étage apparut en haut de l’escalier. Me faire remarquer était la dernière chose que je voulais, j’avais trop peur d’être expulsé et de n’être plus rien hors de la Tour. Mais j’aurais fait presque n’importe quoi pour qu’il se souvienne de moi, alors j’ai continué à monter les escaliers en m’accrochant à l’anse de son seau. Le compositeur du troisième m’a regardé dans les yeux quand je l’ai croisé. Je n’arrivais pas à détacher mon regard du sien. Il avait fait une très légère pause en nous voyant.

 

Nous arrivâmes devant son appartement. J’ai dû regarder sa porte très longtemps parce qu’au moment où je me suis retourné j’ai entendu: « Vous voulez entrez? » J’ai inspiré très lentement. Je rêvais de son appartement presque toutes les nuits; j’y entrais en poussant doucement la porte, je voyais les plis de ses vêtements sur sa table, et je m’asseyais pour le regarder dormir. Je fis non de la tête. Il me dit : « S’il vous plaît. » Je ne répondis pas. Je voulus partir, mais je vis son bras se tendre vers moi. Je levai les yeux. Il s’était déjà retourné. J’ai su qu’il était nerveux parce qu’il mit longtemps à trouver sa clé. Il entra chez lui en hésitant, et laissa la porte ouverte. J’étais là, à demi tourné vers la porte de mon appartement, vers mon Narcisse indéfinissable et les taches de sang qui me faisaient peur et les quelques derniers mois avant d’être expulsé, à penser à ce que je pourrais faire si j’en avais la force ; et de l’autre côté il y avait un jeune garçon pâle qui voulait que je rentre chez lui, un garçon auquel je rêvais la nuit et qui était la seule personne que j’aimais, un garçon qui ramenait des notes incroyables d’endroits qui m’étaient inconnus, quelqu’un de différent qui avait laissé exprès sa porte ouverte pour que je rentre.

 

Lorsque je refermai la porte, il était de dos et se tenait au milieu de la pièce. Sa chambre était sûrement aussi sombre que la mienne, mais je la voyais presque comme dans mon rêve, très claire. J’avais imaginé une psyché aux gravures baroques là où était la porte de sa salle de bains. J’avais aussi imaginé des objets plats et ronds, et des fleurs aux formes bizarres. Je vis son lit, ses vêtements disposés sur une commode, une armoire en bois dans le coin à droite. Je vis aussi un livre caché sous son matelas, dont un coin dépassait, et sur la table une espèce de statuette en bois, et surtout les pages remplies de notes qui débordaient de sa table sur le sol. Il y en avait partout, entre ses vêtements et sur l’armoire, il y en avait une pile sous son lit. Il avait l’air gêné de voir que ses notes étaient étalées partout, il avait peut-être peur que je lise et que je n’aime pas, ou peut-être que cela le mettait mal à l’aise que quelqu’un comprenne qu’il avait beaucoup de choses à exprimer. J’étais content de voir que lui aussi avait un livre. Ce n’était sûrement pas le même que le mien.

 

Il me dit: « Je m’appelle Jérémie. Et vous? » Je lui dis mon nom. Alors il se pencha en avant, et demanda: « Et vous, qu’écrivez-vous? » Au début, je ne compris pas la question. Puis je répondis seulement : « Narcisse. » Il eut un début de sourire, se leva, se rassit et dit : « J’ai trouvé la note dans un autre bassin. Pas celui que vous m’avez indiqué. Il y en a deux. Peut-être qu’il y en a plus. Jamais je n’avais vu des notes pareilles. Je ne sais pas ce qu’il y a dans les autres bassins. Il faudrait aller voir. Moi j’écris un Roi Arthur », dit-il en me regardant fièrement. «Je peux utiliser ces notes. Je vais les mettre ensemble et les jouer. » Il avait un drôle de sourire en disant cela, mais il était plutôt joyeux. J’ai passé la soirée chez lui. J’étais allongé sur son lit, ma tête sur son oreiller, à regarder chacun de ses mouvements, surtout lorsqu’il parlait de quelque chose qu’il aimait et que ses mains blanches se levaient doucement et passaient devant ses yeux. Je le regardais à la lueur d’une bougie que j’avais apportée de chez moi; je voyais ses reflets sur son visage, je devais me retenir pour ne pas passer la main dessus. Il parlait de musique. Moi, je n’en avais pas entendu depuis des années, et même à l’intérieur de moi je n’arrivais plus à en entendre mais lui la portait et la ressentait devant moi, et il fredonnait en fermant les yeux et en laissant ses mains s’élever.

 

La semaine suivante, je l’ai vu travailler tous les jours, j’allais parfois chez lui. Il descendait les escaliers avec des chants plein la tête et remontait quatre à quatre pour les mettre sur le papier. Son Roi Arthur était presque terminé. Je sentais qu’enfin quelque chose allait arriver: bientôt son opéra pourrait être entendu et tout serait alors différent, et après que tout se serait écroulé il ne resterait plus qu’une chose dans le ciel: le Roi Arthur de Jérémie. Je lui donnais mes crayons et je me battais avec les autres pour lui donner des feuilles, je lui donnais même ce que je trouvais au marché noir, et en le lui apportant je le trouvais toujours penché sur ses portées, les yeux verts et enfiévrés, et il me disait en riant : « La Musique ! La Musique ! »

 

Un soir, qui était le soir avant l’audition, j’entrai dans la chambre de Jérémie. Il était assis à sa table et dormait, la tête sur une pile de feuilles. Je sus alors qu’il avait fini. Depuis bientôt une semaine, je ne l’avais pas vu dormir une seule fois. Je ne sais pas pourquoi alors j’ai voulu lire la partition. Jamais je ne l’avais fait avant, je ne sais pas pourquoi non plus. Je pris doucement les dernières feuilles et je les fis glisser lentement sous sa tête.

 

C’était horrible. Le tout n’était qu’un enchaînement atroce de notes torturées, des idées les plus noires qui avaient pu se trouver dans le bassin. Le roi, mutilé par le Chevalier Noir qui l’avait vaincu, sombrait dans la folie, décidait de tuer Guenièvre, puis, après l’avoir jetée aux loups, se suicidait en s’enfonçant lentement dans les marais acides qui lui rongeaient la peau.

 

Les partitions me tombèrent des mains et s’étalèrent sur le sol. Je regardai son visage d’ange, ses mains blanches et fines, ses lèvres rouges et parfaitement ciselées. Je ne pouvais laisser personne entendre ce que Jérémie avait écrit. Mais jamais il ne voudrait laisser son Roi Arthur. Alors j’ai pris sa couverture et je l’ai tenue sur son visage jusqu’à ce qu’il arrête de bouger et ensuite je l’ai traîné jusqu’à la salle de bains. Il avait utilisé toutes les notes, sauf une. La note que je l’avais aidé à ramener chez lui était seule dans la baignoire, elle nageait de long en large, très doucement. Je laissai la tête de Jérémie plonger dans l’eau, mais je n’ai pas regardé ce qui s’est passé. Le bruit était assez. J’ai rassemblé toutes les feuilles qui traînaient dans la chambre, j’ai aussi ramassé la statuette. J’ai pensé à un moment regarder le livre et peut-être le sauver, mais je l’ai mis dans le tas avec la statuette et la musique. Puis je suis descendu au dernier sous-sol. Il y avait un grand silence. Quelque chose a bougé, c’était une des plantes qui poussent au fond de la pièce, derrière le bassin. J’ai enjambé la barrière qui sépare du bassin, et j’ai traversé la pièce sur la margelle, vers les plantes. Elles me regardaient. J’ai tendu la main à travers les feuillages et j’ai lâché la partition et le livre, mais au moment où j’ai voulu lâcher la statuette quelque chose m’a frôlé et j’ai perdu l’équilibre. Je me suis rattrapé de justesse au bord du bassin. J’ai entendu un bruit d’eau et j’ai vu la statuette flotter. Il y avait des notes autour. J’ai plongé la main aussi vite que j’ai pu, mais une m’a mordu pendant que je récupérais la statuette. Je l’ai lancée de toutes mes forces dans la jungle qui commençait à quelques mètres de moi, et je suis redescendu de la margelle.

 

Remonté chez moi, je commençais déjà à me sentir malade, à cause de la morsure. Je suis resté debout longtemps, et puis j’ai pensé au compositeur du troisième étage. Après la mort de Jérémie, il parlerait peut-être de moi à l’inspecteur, qui m’avait à moitié oublié. Je ne pouvais pas prendre plus de risques. J’avais la tête qui battait et je suis descendu en essayant de faire le moins de bruit possible. Tout était calme. Je savais qu’il était là. J’ai frappé contre la porte, assez doucement pour que personne d’autre que lui ne puisse entendre. J’ai arrêté et j’ai écouté. J’entendais le bruit du sang dans ma tête. J’ai recommencé, et au bout d’un moment je l’ai entendu s’asseoir sur son lit. J’ai descendu quelques marches et j’ai raclé la monture de mes lunettes sur la rampe. Alors il a enlevé son cadenas, a fait une pause et a ouvert la porte. J’ai bondi des marches et j’ai sauté sur lui avant qu’il puisse crier. J’étais très calme, il y avait juste le bourdonnement dans ma tête. Je n’avais jamais appris, mais j’ai réussi à lui briser les vertèbres du premier coup. Puis je l’ai tiré jusqu’au dernier sous-sol (ses pieds ont dû traîner dans la flaque de notes mais je n’ai pas entendu), je l’ai soulevé et je l’ai laissé retomber dans le bassin. Il avait plu la nuit d’avant. Je me demandais si les notes allaient le manger tout entier, ou si son corps allait remonter, en une seule partie ou par morceaux. Je n’étais ni heureux ni malheureux, je m’interrogeais seulement sur le temps que cela prendrait. De toute façon, il serait évident qu’on l’avait tué. Je remontai et allai dans sa chambre. Je pris son seau, ses couvertures et sa dernière bougie. J’ai pensé à les lancer au milieu des plantes, comme la statue et la partition, mais j’ai préféré me tenir loin d’elles. Alors j’ai pris ce qui appartenait au compositeur et je l’ai mis dans la chambre de Jérémie pour que l’inspecteur croie, au début du moins, que c’était le compositeur qui avait tué Jérémie. Ensuite, je suis redescendu regarder sa chambre.

 

Il avait beaucoup de vêtements par rapport à nous ; apparemment il y avait aussi beaucoup de bougies en général (il y avait un chandelier à cinq branches et un autre à trois branches), mais il semblait avoir épuisé son stock. J’ai quand même pris celles qui étaient le moins usées. J’ai regardé tout autour de la pièce, et j’ai vu, cachée derrière son armoire, une photo de quelqu’un, floue, sur fond noir. La première chose qui me vint à l’esprit était une histoire à laquelle j’aimais penser lors-que j’étais petit, et que j’avais complètement oubliée depuis: c’était l’histoire de l’Ange. Cet Ange était un fantôme diaphane qui venait parfois voir, lorsqu’il était malheureux, un écrivain qui vivait seul à La Nouvelle-Orléans. Le fantôme ressemblait beaucoup à la grand-mère de l’écrivain; il s’asseyait près du lit, et le regardait jusqu’à ce qu’il s’endorme. Ma mère me racontait toujours cette histoire quand j’étais petit. Je ne cherchai pas à savoir pourquoi ou comment le compositeur du troisième avait eu cette photo, ni pourquoi il l’avait gardée.

 

Quand je rentrai dans ma chambre, je fermai la porte et je regardai autour de moi. Il y avait une commode, une armoire derrière laquelle j’avais caché mon album, et une table. Je mis la photo de l’Ange sur le mur, et je souris un peu. Puis j’allumai les bougies et j’écrivis quelque chose, je crois que c’était une fugue.

 

Le lendemain, l’inspecteur arriva. On avait dû découvrir la mort de Jérémie et la disparition du compositeur. Il frappa à la porte, et quand j’ouvris je vis qu’il était fou de rage ; mais il se tenait très droit et très calme. Il me demanda avec un sourire poli et menaçant: « Vous avez entendu quelque chose cette nuit? » Je lui répondis que non. Il baissa la tête un instant pour cacher un tic de sa bouche, puis me fixa et dit : « Je suppose que vous savez. Aujourd’hui vous devez me rendre quelque chose, sinon vous partez. » Je lui ai dit que j’avais composé quelque chose. J’allai chercher les feuilles. Il les regarda pendant un long moment, me regarda et dit: « Bien. Je vous veux dans une heure au premier étage.» Il me sourit encore une fois en me rendant mes feuilles. Je leur fis écouter. Peut-être était-ce trop bon, je n’arrivais pas à me rendre compte. Il me regardait comme s’il savait, mais j’étais calme.

 

Mon Narcisse s’élève devant moi. Plus j’avance et plus il devient complexe. Narcisse naît de sa propre folie. Je vais chercher des notes là où je ne suis jamais allé. Ses yeux sont un air de jazz dans un aria; sa bouche, une flûte indienne, le contour de sa mâchoire a une odeur d’océan; ses bras sont aussi des animaux marins, un air irlandais les fait bouger. Je mélange tous les styles et tous les genres, et je laisse d’autres rythmes et d’autres notes s’enrouler comme du lierre autour de mes violons. Plus il plonge en lui et plus il change de forme; il se développe et s’explore, et laisse la glace renvoyer des reflets tordus d’où naissent, sur son corps, des excroissances d’un vert de bronze. Je travaille tous les jours et toutes les nuits. Je crée des notes, j’explore les galeries souterraines de plus en plus mal éclairées du dernier sous-sol. Sur un bassin en pierre, de la taille d’une fontaine, j’ai vu dans une demi-obscurité un chérubin allongé, que j’avais d’abord senti sous mes doigts. Les notes étaient énormes, et leurs queues battaient régulièrement sur le bord du seau quand je les ai, une par une, remontées. Avec elles j’ai construit ses poignets et la couleur de ses yeux. J’ai cru voir un passage dans le fond de la pièce. Il faut que j’aille voir — il y a peut-être un autre bassin, ou autre chose.

 

Je continue à vivre avec les autres, je vais chercher des crayons et des feuilles et des notes. Quand j’arrive au deuxième couloir, je laisse toujours l’autre passer avant moi. Un frisson délicieux me parcourt quand je les entends sonner. J’essaie de faire attention.

 

Je me force à sortir pour traîner dans les couloirs comme je le faisais avant, mais j’ai l’esprit ailleurs ; la musique se construit et se love autour de moi et c’est une torture de m’obliger à rester un quart d’heure à mon poste dans l’escalier. Quelquefois, j’ai besoin des notes du bassin, et regarder vers les plantes ne me fait rien. Quand je me penche pour enfoncer mon seau dans l’eau, je me dis simplement: « Il doit être quelque part par là. » Peut-être est-il tout au fond, ou bien il est gonflé et il est coincé par sa main à un des rebords. C’est tout. Je dois aussi baisser la tête quand je rencontre quelqu’un pour ne pas qu’on voie mes yeux.




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